exposition de mes peintures, des photos de mes voyages, mes impressions, ce que jai pu faire en théâtre avec des personnes handicapées,mes stages de clown.
Journal de bord:
Projet Hundertwasser.
Depuis le 15 octobre, j'effectue un stage dans un centre de psychiatrie infanto-juvénile. La difficulté de ce stage est que les groupes sont ouverts: chaque semaine, je vois des enfants différents ou une partie du groupe change. Les oeuvres du coup n'étaient que rarement terminées, ce qui me posait le problème du stockage; parfois, j'organisais un atelier en lien direct avec la problématique d'une ou deux personnes du groupe que j'avais eu la semaine précédente , mais ils ne faisaient plus partie du groupe. Bref, se posait également pour moi le problème de l'organisation de mes ateliers et souhaitant plus de rigueur, je cherchais une solution. Je me décidais donc à proposer l'élaboration d'une oeuvre en perpétuelle construction dont la limite sera l'espace prévu à cet effet et sur laquelle chaque enfant pourra laisser sa trace. Restait à trouver quoi. J'ai pensé à un grand mobile, puis à des grandes silhouettes à la « Matisse »; puis me vint cette idée d'exploiter l'architecture de Hundertwasser. Le choix de cet architecte n'est pas anodin: je m'intéresse à ses oeuvres depuis mon voyage en Autriche où sa découverte fut pour moi une sorte de révélation. Ses formes, ses couleurs, l'originalité de ses oeuvres, aussi bien picturales qu'architecturales me laissaient présager que cela ne laisserait pas les enfants, dont j'avais la charge, indifférents.
Je présentais donc ce projet à l'équipe soignante de l'unité. Certains ne comprirent pas tout de suite: « Tu veux des groupes qui ne changent pas? ». La question n'était pas là pour moi bien au contraire: je dûs expliquer que j'avais pensé ce projet dans le cas des groupes ouverts: pour éviter un éparpillement de mes idées, éviter aussi d'avoir une montagne d'oeuvres jamais finies. Somme toute, le projet a plu et j'eus le feu vert.
Qui est Hundertwasser?
Né le 15 décembre 1928, mort le 19 février 2000, son nom est à l'origine Friedrich Stowasser, qu'il transforma en Friedensreich Hndertwasser. Friedensreich veut dire « le royaume de la paix »; Sto en hongrois veut dire Hundert qui signifie « cent », « wasser » c'est l'eau en allemand. Donc son nom signifie Le royaume dela paix aux cent eaux ». hundertwasser était peintre, penseur et architecte autrichien. Il était également un écologiste forcené et cela influencera son architecture. En effet, il créa des immeubles avec des « arbres locataires » ( des arbres qui sortaient des fenêtres ), ou encore des toits couverts de verdure et de végétaux divers. Il aime l'asymétrie, les sols à niveaux différents ( se promener dans la Hundertwasserhaus, c'est comme flâner sur une vague). Son architecture, à la fois fantaisiste et humaniste, est en lien direct avec ses tableaux: ce qu'il peint, il le construit dans la réalité. Dans ses peintures, comme dans son architecture, la couleur tient une place très importante ainsi que les effets de matières; on y retrouve aussi son refus de la conformité et de l'uniformité. Pour Hundertwasser, l'homme a 5 peaux: son épiderme naturel, ses vêtements ( il en confectionnait d'ailleurs), sa maison, son environnement social et enfin la peau planétaire.
Il me paraît à la lumière de ces quelques informations que Hundertwasser offre une liberté d'expression créative forte et adaptée à ces ados et pré-ados en mal d'identité, souffrant aussi d'être différents ( par rapport à leur « ancien statut et corps, ainsi que par rapport aux autres), ayant pour certains perdus le goût à la vie, à la prise de plaisir de jouer ou de créer ou encore tout simplement d'être là dans le présent.
La démarche artistique:
Elle reste dans la ligne de conduite que je m'étais fixée pour ce stage, c'est à dire le récup'art. Donc les moyens employés seront le carton, les bouteilles plastiques, les rouleaux de papier toilette et de sopalin, des magazines, du journal, des tissus de différentes textures, mais aussi la peinture, le coloriage aux feutres. L'idée étant que nous utiliserons de grands cartons sur lesquels se dessineront petit à petit les éléments d'une architecture fantaisiste et colorée où les codes habituels seront bousculés. Le tout sera fixé sur un pan de mur de la salle d'art-thérapie. Je n'ai pas voulu choisir l'option d'une grande maquette par manque de place, mais plutôt d'une oeuvre tout en reliefs et couleurs.
Lors de la présentation du projet, certains membres de l'équipe soignante se demandèrent comment faire si l'enfant veut rapporter chez lui la trace confectionnée. La question fut vite élucidée: des photos seront prises à chaque séance et l'enfant pourra repartir avec la photo de sa création imbriquée dans cette oeuvre commune.
Les objectifs:
Susciter l'envie de créer, le plaisir: En fait, je commence chacune de mes séances par une pésentation de l'oeuvre de Hundertwasser avec des livres, des cartes également: une sorte de mise en bouche en quelque sorte. Les réactions depuis le début de ce projet sont très fortes: les enfants sont émerveillés: « on dirait une maison de fées » ou encore « j'aimerais bien habiter là », « on a l'impression d'un rêve ». Je laisse le temps aux enfants de regarder, de s'exprimer sur ce qu'ils voient, ce qu'ils ressentent à la vue des batiments de Hundertwasser. Lors de la première séance, j'avais deux jeunes filles très déprimées qui sont arrivées les larmes aux yeux. Leurs visages ont commencé à se transformer à la vue des oeuvres de Hundertwasser et elles n'ont eu aucune difficulté à créer. Leur émerveillement était perceptible. C'était déjà un bon début.
Stimuler la sensorialité ( émerveillement à la découverte de nouvelles matières): avant même le début de ce projet, j'avais remarqué que certains enfants aimaient particulièrement mélanger les textures, employant des tissus très différents ( j'ai de la pane de velours, du coton, du strecht, du velours, du jean aussi; le tout dans des couleurs très différentes aussi). Ce qui peut laisser supposer que cela peut les ramener à l'époque du fameux « doudou » ou objet transitionnel de Winnicott. Pour l'architecture que nous sommes en train de construire, il y a en effet un foisonnement de matières très différentes: outre le tissu, il ya aussi les différentes sortes de papiers ( journal, crépon, carton, magazines..). Les enfants prennent plaisir à mélanger toutes ces matières, à les toucher, à les regarder ( certaines matières étant chatoyantes, d'autres plus mates.).
Développer l'imaginaire à l'intérieur du cadre art-thérapeutique: il faut le dire, Hundertwasser les y aide bien: ils font fi des fenêtres conventionelles, les portes, elles aussi sont très différentes de ce que l'on peut voir communément. Ils n'hésitent pas non plus sur les couleurs, les formes ou encore sur des emplacements ou des tailles très différentes des différents éléments d'une maison ou d'un immeuble. Certains commencent en se servant des oeuvres de Hundertwasser puis rapidement passent à leurs propres visions de l'architecture qui se construit sous leurs yeux. D'autres, mélangent les codes habituels de l'architecture avec ceux de Hundertwasser.
Permettre de se recentrer sur soi et prise de distance: voilà une problématique que je retrouve souvent chez les jeunes dont je m'occupe depuis le mois d'octobre. L'impossibilité de prendre de la distance par rapport à tous leurs problèmes ne leur permet pas de se centrer sur eux-mêmes. J'ai pu observer cette prise de distance dans le cadre de l'atelier. Une jeune fille m'a dit « je n'ai pas pensé,j'étais bien »; ou une autre « au moins j'ai oublié mes problèmes pendant que j'étais là ».
Cadre rassurant et respect du cadre: le fait de construire un habitat peut avoir un impact rassurant. En effet, très généralement, la maison est un endroit sécurisant qui renvoie aussi à la mère et donc peut avoir un aspect maternant. Javoue que jusqu'à présent, je n'ai eu aucun problème de respect du cadre: aussi bien de celui de l'atelier que de l 'oeuvre en elle-même. Peut être que les conditions sont réunies pour cela: ils se sentent suffisamment en sécurité et à l'aise?
Créer des liens: le projet étant de construire une oeuvre en perpétuelle construction, symboliquement on crée des liens avec le créateur de la séance précédente, on en crée avec les autres membres du groupe dans le sens où l'on s'entend sur les parties que chacun souhaite exploiter. On crée des liens avec soi même par la prise de distance qui s'opère pendant l'acte de création; avec le thérapeute et le co-thérapeute que ce soit verbal ou non. Parfois, un jeune qui ,à une première séance n'avait pas de prise de contatc non-verbale, commençait à en développer une la séance suivante ( par contact non-verbal, je veux parler du regard, de la gestuelle..).Ce qui nous amène tout natruellement à l'objectif suivant:
Etre en relation: pas qu'avec l'autre mais aussi avec soi-même. Il arrive qu'un de ces jeunes soit coupé de lui-même et du coup des autres. Je me rappelle d'une jeune fille qui m'avait donné l'impression d'une feuille A4 que rien ne transperçait: ni ce qu'il ya avait de son monde psychique ni de ce qui se trouvait dans le monde extérieur. De puis, elle s'est un peu ouverte. La difficulté étant alors de réussir à mettre en place les conditions favorables à cette mise en relation avec soi-même qui permettra par extension d'être en relation au monde. Et tout comme pour l'objectif précédent, il me semble que symboliquement on peut entrer aussi en relation avec l'autre de la séance précédente. Le problème ici étant que sur une ou deux séances, on ne peut, pour certains enfants, qu'enclencher un processus. C'est toute la problématique de ce stage également: les enfants ne viennent qu'une fois parfois deux ou trois séances et je ne les revois plus.
Enclencher une construction/ re-construction de soi: Je parle d' »enclencher » pour les mêmes raisons citées ci-dessus. Je ne peux les accompagner jusqu'au bout de ce processus du fait de leur court séjour dans l'unité. Le fait, par exemple, de déchirer des bouts de papier pour ensuite les agencer en mosaïque d'ornementation ou encore pour en faire un arbre, peut enclencher un processus inconscient de reconstruction du Moi. Ce qui m 'amène au point suivant:
Permettre une revalorisation de soi/ estime de soi: souvent les jeunes qui arrivent dans mon atelier ont une bien piètre idée d'eux mêmes. Allant de « je suis nul » à « je ne suis pas importante ». Cependant, j'ai fait le constat que ces enfants, à la vue de ce qu'ils sont parvenus à créer commencent à reprendre confiance et se montrent fiers de leur production. Bien sûr c'est un travail à long terme. Il ne suffit pas d'une seule séance selon moi, mais de plusieurs pour assoeir ce qui a été enclenché. A la dernière séance, c'est grâce à un jeune homme qu'une des adolescentes a fini par afficher un grand sourire; en effet, celle-ci avait fait une mosaïque tout autour d'une fenêtre élaborée par une autre ado la séance précédente; le jeune garçon lui a dit « Ouah!! T'as mis cette fenêtre en valeur, c'est super ». C'est la première fois que je voyais cette jeune fille sourire franchement.
Eprouver les limites: les limites du cadre de l'atelier, mais aussi du mur qui nous est imparti et surtout des espaces occupés par les autres. Respecter ce qui a déjà été créé; élaborer une continuité dans l'oeuvre sans empiéter sur ce qui a déjà été fait. Jusqu'à présent, je n'ai pas observé de problèmes à ce niveau; chacun respectant la limite des espaces de chacun.
Le groupe et le respect de l'individualité: le jeune peut se sentir agresser dans son individualité. L'intérêt de cette oeuvre en construction, c'est que chacun laisse sa trace tout en participant à une oeuvre de groupe. Ici l'intégrité de chaque individu est respecté et intégré dans un groupe qui a une grande extension, car c'est l'intégration à un groupe passé, au groupe dans lequel on est le jour de la séance mais aussi à un groupe futur. En fait, je laisse totale liberté sur le choix du matériel, des couleurs, des éléments qu'ils veulent construire. Du coup, chaque trace bien que très différente des autres trouve tout à fait sa place dans l'oeuvre: il y a préservation du groupe et de chaque individualité.
Ceci est une présentation du projet à la lumière des 5 séances que j'ai déjà faite avec ce support. Je reviendrai dessus plus tard lorsque plusieurs autres séances se seront écoulées. Ce qui m'intéressait aussi en élaborant ce projet, c'était la possiblité de regrouper plusieurs problématiques des jeunes dont je m'occupe.
Il y a cependant une équation à laquelle je ne parviens pas à répondre: L., une adolescente de 14 ans, qui était assez débordante, est maintenant respectueuse du cadre, moins agressive et plus à l'écoute. Mais ce n'est pas le cas en dehors de l'art-thérapie: il semblerait qu'elle tyrannise tout le monde dans l'unité et qu'elle a « la frappe facile ». L'art-thérapeute qui m'accompagne a le même problème avec un enfant dont elle s'occupe. Que peut-on dire ou supposer quand l'enfant a de tels écarts de comportement entre l'extérieur et l'atelier d'art-thérapie? Pourquoi l'enfant ne réinvestit pas ce changement à l'extérieur du cadre art-thérapeutique?