exposition de mes peintures, des photos de mes voyages, mes impressions, ce que jai pu faire en théâtre avec des personnes handicapées,mes stages de clown.
ATELIER DE THEATRE AU SENEGAL
Le onze octobre 2002, j’atterris à Dakar. L’aventure promet d’être extraordinaire : en effet, j’arrive dans un pays nouveau où les us et coutumes sont complètement différents de la France, et je vais travailler dans une association pour les personnes handicapées mentales. J’ai proposé à la directrice de créer un atelier de théâtre.
Trois jours après mon arrivée, je rencontre toute l’équipe pédagogique qui est essentiellement composée de sénégalais ; seule la directrice et une stagiaire sont françaises. Après les présentations, j’expose mon projet au reste de l’équipe ainsi que les retombées que le théâtre peut avoir sur leurs élèves. Là, je ne vois que des mines dubitatives ; dans leurs yeux se lisent la perplexité et l’incrédulité. Un me dit que c’est impossible de faire du théâtre avec ce genre de public… j’ai de toutes façons toute l’année scolaire pour leur prouver le contraire et même si intérieurement je tremble, je reste stoïque… et persuadée de la capacité de leurs élèves à faire du théâtre…
Une semaine plus tard, je rencontre enfin les élèves de l’association ESTEL (Education Spécialisée et Techniques d’Expression et de Loisirs). Les pathologies les plus courantes sont l’autisme et la trisomie. L’école est composée de trois classes qui correspondent chacune à un degré d’autonomie. Je décide que le mieux serait de mélanger des élèves de chaque classe. Pendant les trois premiers mois, je tourne dans les classes et aide les éducateurs dans leurs cours (numération, écriture, sport, arts plastiques, maraîchage, musique, conte, céramique…). Cela me permet d’observer chaque élève et de distinguer ceux qui pourraient le mieux s’intégrer dans l’atelier de théâtre. Puis, je décide de rester dans la classe où le degré d’autonomie est le plus élevé car donner des cours m’intéresse vivement. Nous sommes trois éducateurs dans cette classe : nous préparons le programme pour chaque trimestre dans toutes les matières et nous faisons des rapports sur chaque élève trimestriellement. Nous allons également à la rencontre de parents deux fois dans l’année (cela nous permet de voir leur cadre de vie, de savoir quel est leur comportement à la maison et de faire un bilan de leurs avancées).
Au mois de janvier a eu lieu la première séance de théâtre… j’ai le trac. J’ai choisi sept élèves provenant des trois classes et dont l’âge varie de sept à quarante ans (il faut savoir que l’association ESTEL est la seule structure scolaire spécialisée du Sénégal à prendre en charge des personnes handicapées mentales au-delà de l’âge de douze ans). Les élèves sont excités et bien curieux de savoir ce que c’est que le théâtre. C’est la première fois qu’ils en font. Nous disposons des nattes au sol et je demande aux élèves soit de s’asseoir en lotus soit de s’allonger. Je mets de la musique et leur demande de se détendre. Peu à peu, chaque élève se détend, se calme et plus rien ne bouge (la séance de relaxation dure cinq minutes). Je leur demande de se lever tout doucement. Ils sont plus calmes et plus à même de commencer un jeu d’occupation de l’espace. Ils doivent circuler dans toute la pièce dans tous les sens mais sans se toucher. Ils commencent très timidement, n’osant pas s’affirmer, ce qui fait qu’au bout de deux minutes j’ai sept élèves qui circulent à la queue leu leu !!! Là, il y a du travail mais ce n’est pas grave. Ce n’est que la première séance, on ne peut pas s’attendre à des miracles. Je mets fin à l’exercice et passe à autre chose. Je les dispose en cercle et nous faisons des vocalises : pour certains c’est un exercice difficile, notamment pour Awa Fatou et Ahmet qui n’ont pas accès à la parole. Mais je ne désespère pas, d’autant qu’ils se donnent du mal, nous finirons par y parvenir.
Nous passons à un tout autre exercice : nous allons jouer une scène très courte. Un roi, une reine, des sujets qui leur offrent des présents. Je pense qu’il vaut que chacun fasse à son tour le roi pour ne pas susciter de jalousie. Nous avons mis plusieurs chaises les unes sur les autres pour figurer le trône, un bâton pour le sceptre, du tissu pour la cape. La reine se tient debout auprès du trône, les sujets passent chacun leur tour pour donner leur présent après avoir fait la révérence. Awa et Ahmet qui sont les plus jeunes décident de passer ensemble (je laisse faire). Ils font leur révérence et offrent après l’assentiment du roi leur cadeau. Mais le roi refuse (une improvisation, je suis ravie). Se passe alors quelque chose d’inimaginable, les deux acolytes mettent une claque au roi. Je suis inquiète car Osman qui tient le rôle du roi est un autiste violent. Mais au lieu de s’énerver il demande à d’autres sujets de mettre Ahmet et Awa dehors. Soulagement : il semble évident qu’Osman a compris la différence entre la réalité et le jeu. On échange les rôles. Le reste est beaucoup plus calme. Pas vraiment d’improvisation (Sauf pour Astou qui a le rôle de la reine : elle s’amuse à dire des bêtises à l’oreille du roi ce qui provoque des crises d’hilarité). Nous terminons la séance par de la relaxation avec massage facial.
Après cette première séance, les éducateurs sont déjà beaucoup moins incrédules mais il reste du chemin à faire. Je pense notamment au fait que mis à part Awa et Ahmet qui ont su exprimer le peu de cas qu’ils font de l’autorité (cela se voyait aussi dans leurs relations avec leurs éducateurs), les élèves n’ont pas su s’exprimer ni s’affirmer.
Pendant deux mois, le jeu d’occupation de l’espace est un fiasco, toujours à la queue leu leu. Aucun n’arrive à prendre son propre chemin. Puis le déclic arrive : ils finissent par prendre chacun leur trajectoire sans se toucher : je peux leur demander d’aller plus vite ou plus lentement. Je peux réduire le temps de cet exercice pour en intégrer un autre. Le jeu du miroir : on se met deux par deux et chaque vis-à-vis doit prendre la même expression que l’autre. Je leur indique quelles expressions adopter. Au début, ce ne sont que crises de fous rires tandis que pour d’autres l’exercice est très difficile, surtout pour les autistes car il faut regarder la personne dans les yeux. Je n’ai pas pu faire évoluer l’exercice ; en effet, quand le miroir est acquis, je propose de faire le jeu du miroir contraire (chaque vis-à-vis fait l’expression contraire de l’autre). Mais ce n’est pas possible, trop difficile à faire, et je ne peux pas leur en demander plus. On continue à travailler la scène du roi et de ses sujets. Par contre là, cela évolue bien : Awa et Ahmed sont de véritables moteurs de l’atelier. Lorsque je décide d’intégrer la musique à cette scène, c’est le bonheur : Awa et Ahmet ‘yaourts du rap’ : c’est l’hilarité générale. Nous venons juste de comprendre qu’Ahmet et Awa commencent à acquérir la parole. Les autres élèves prennent le relais. Ils jouent tant bien que mal du Djumbé et du Balafon. Osman évolue vite également, en effet il improvise de plus en plus. Il va même jusqu’à montrer aux autres comment on danse. Chacun commence à se sentir plus à l’aise dans le théâtre, à participer de plus en plus activement. Ce qui est devenu plus difficile, c’est de les arrêter pour que chacun puisse changer de rôle. J’ai voulu aussi faire évoluer la séance de relaxation. Mais cela s’est révélé impossible, car lorsque je leur demandais de visualiser la mer ou de s’imaginer qu’ils volaient, soit ils riaient soit ils commentaient : ce n’était pas un exercice adéquat.
Nous décidons de montrer aux parents de nos acteurs en herbe ce qu’ils ont appris à faire. Nous en parlons tout d’abord aux élèves qui sont immédiatement d’accord. C’est donc pendant la fête de fin d’année que les acteurs vont pouvoir montrer leur travail. Cette fois-ci, chacun aura un rôle bien défini. Osman est le roi, Astou la reine, Awa, Ahmet, Fatou, Diedou et Pascal sont les sujets. Les parents arrivent et les acteurs ne semblent pas du tout stressés. Nous installons les parents sur des chaises dans la cour alors que le préau sera notre scène. Nous frappons les trois coups et le show commence. Osman est fier comme un coq, il regarde ses sujets de haut. Les premiers sujets s’avancent avec des présents ; Astou dit une bêtise à l’oreille du roi qui s’esclaffe et accepte joyeusement les cadeaux. Puis s’avancent Awa et Ahmet qui se mettent debout sur des chaises (improvisation), font un salut pour le public, font la révérence au roi et à la reine, puis chantent du rap. Les parents frappent dans leurs mains, les acteurs dansent : la scène n’a pas duré mais elle a été intense. Il me faut toute ma patience pour arrêter les acteurs. Ce qui nous montre qu’ils n’ont pas acquis la notion de limite. Les parents sont ravis et étonnés de voir que leurs enfants peuvent être aussi autonomes et à l’aise sur une scène.
Je suis ravie de cette année scolaire avec eux. Ils ont su s’adapter à cette nouvelle activité, ont fait preuve de patience, de pugnacité et d’esprit d’improvisation. Ahmet et Awa ont pu accéder à la parole et sont donc passés dans la classe supérieure. Je suis parvenue à prouver au reste de l’équipe que leurs élèves ont plus de capacités qu’ils ne le pensent et que le théâtre a des effets thérapeutiques et extrêmement positifs sur leur évolution sociale et personnelle.